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Que veut dire la mort de l’auteur pour un juriste ?

Que veut dire la mort de l’auteur pour un juriste ? intervention de Sébastien Pimont, professeur de droit, Sciences PO, Paris et de Vincent Forray, professeur de droit, Université Mac Fill, Montréal


Barthes n’a pas écrit sur le droit : ce silence apparent sur la chose « Droit », chose prosaïque autant qu’abstraite, justifie suffisamment qu’aucune réflexion n’ait été, à notre connaissance, consacrée à l’auteur par les théoriciens du droit en France et à l’étranger. Pour ne dire mot sur le droit, les écrits de Barthes sont pourtant affectés par lui. De ce vocable, il convient de distinguer deux acceptions. La première, c’est que, sous des espèces variables et variablement discrètes, le droit se dissémine sur nombre de sujets où la pensée barthésienne s’est déployée. Dans cette perspective, un texte affecté par le droit serait un texte qui traiterait d’autre chose que le droit en laissant voir son empreinte. La seconde est à entendre dans le registre de l’épreuve : le droit affecte le sujet Barthes et dans cette affection se manifeste son jugement sur le Droit. C’est l’ensemble de ce sous-texte diffus que le colloque souhaite interroger dans un esprit pluridisciplinaire, associant la littérature, le droit, la science politique et l’analyse du discours.
Le droit se profile en premier lieu lorsque Barthes entreprend de taper inlassablement sur le « bloc » que représente pour lui la doxa. Bien que n’appartenant pas, à proprement parler, au vocabulaire juridique, la doxa qu’il s’agit de démolir rassemble les normes destinées à adapter l’individu à la société qui les secrète, comme le montre le recueil Mythologies (Seuil, 1957). Il s’agit bien de la manifestation de la force normative des imaginaires sociaux qui tend à naturaliser les visions culturelles du monde. « Droit informel », la doxa des mythologies rejoint le droit dans une même entreprise de normalisation du normal.
Le droit fait une entrée plus magistrale quand survient la « Mort de l’auteur » (Mantéia, 1968). Nul ne contestera en effet que le concept d’auteur est au cœur de bien des démêlés juridiques. En 1968, l’article de Roland Barthes, réactualisant la distinction saussurienne établie entre la langue et la parole, récuse en l’auteur l’invention d’une langue personnelle car « c’est le langage qui parle, ce n’est pas l’auteur ». Ipso facto, ce dernier ne saurait être l’origine singulière de l’œuvre. La conclusion est particulièrement sensible dans le champ photographique étendu des Mythologies à La Chambre claire puisque la photo ne fait que rendre visible un réel qui lui préexiste. Or, le Droit se définit volontiers comme une photographie du réel, voire la science fondamentale du réel, et l’anonymat en constitue l’efficacité. Il n’y a pas vraiment d’auteur de la Loi alors même que l’auteur et l’autorité sont partout. La puissance normative des textes de droit serait alors liée à la dimension collective d’une œuvre anonyme (Le Législateur, La Jurisprudence, La Doctrine). Éminemment intertextuel, le texte de droit illustre d’autant mieux la théorie barthésienne et ses corrélats structuralistes qu’il s’analyse comme un complexus citationnel où se joue l’interprétation juridique.
Le droit se profile à bien d’autres endroits du parcours barthésien, à l’abri de passions et d’obsessions incidentes. Ainsi, « le fascisme de la langue », parfois perçu comme une allégeance de circonstance aux courants intellectuels dominants, fut-il éprouvé bien avant la Leçon au Collège de France, intimement autant qu’intellectuellement lorsque Barthes, allocataire de recherche en lexicologie au CNRS, découvre le « pouvoir d’intimidation du mot ». C’est là un point de rencontre d’importance avec les réflexions des juristes pénalistes sur la présomption d’innocence et la dimension historique de l’aveu dans le droit fil des analyses foucaldiennes du Pouvoir. Plus largement, les rapports entre langage et pouvoir permettent d’établir une connexion évidente au droit puisque celui-ci est le langage du pouvoir par excellence, et même, à suivre les pragmatiques, un « langage-pouvoir ». L’affaire Dominici est à cet égard une mythologie barthésienne exemplaire de la façon dont le pouvoir s’immisce dans la langue.
Au fascisme linguistique comme au genre, Roland Barthes indique dès L’Empire des signes et les Fragments d’un discours amoureux, une possible « échappée belle » en l’assomption du Neutre, une notion dont il fait son cours au Collège de France. Il ne s’agit pas d’un troisième terme qui viendrait s’ajouter au paradigme masculin/féminin comme une alternative mais d’une Aufhebung susceptible de neutraliser le genre, donc de renouveler la perception et la définition de l’identité, au fondement même du droit.
L’entrée « contrat » dans l’index du corpus barthésien sur le site roland-barthes.org se révèle foisonnante et atteste fort paradoxalement un véritable désir de droit chez Barthes. Barthes espère en effet du contrat qu’il règle les modalités du Vivre ensemble avant même d’en dénoncer les difficultés paradigmatiques dans le cours sur le Neutre qui fait suite. Ce désir n’est pas si nouveau qu’il semble : Roland Barthes en a évoqué une première fois les linéaments dans S/Z avant d’en préciser les bénéfices dans Roland Barthes par lui-même : « […] le modèle du bon contrat, c’est le contrat de prostitution. Car ce contrat, déclaré immoral par toutes les sociétés et tous les régimes (sauf très archaïques) libère en fait de ce qu’on pourrait appeler les embarras imaginaires de l’échange : à quoi m’en tenir sur le désir de l’autre, sur ce que je suis pour lui ». Le modèle vaut alors par la solution qu’il propose pour soustraire le sujet et ses affects au nécessaire commerce de l’autre. Il peut donc s’appliquer à tout type d’échanges sociaux ou non : l’enseignant et l’enseigné, l’auteur et le lecteur, l’auteur et son image, et cætera. C’est dans le cours au Collège de France intitulé Comment vivre ensemble que le contrat se déploie le plus fantasmatiquement lors de l’étude consacrée à « l’idiorrythmie », c’est-à-dire aux espaces qui règlent la bonne distance entre l’individu et la communauté garantissant ainsi indépendance et sociabilité.
Il y a bien une matière du Droit dans l’œuvre de Barthes



Mots-clés : 2016 , recherche , université , enseignement supérieur
Par UNR Picardie - Colloque interdisciplinaire 13 et 14 octobre 2016 : Barthes face à la norme : Droit, Pouvoir, Autorité, Langages - Publié le 6/03/2017




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